RENCONTRES 2016 : jeudi matin, des hommes véritables…

Nous recevrons jeudi matin et après-midi Dominique MAUGARS, cheminot cinéaste et son monteur Yvan Petit.

Ils nous montreront leur film « Des hommes véritables » avant de dialoguer avec la salle : (Documentaire – France – 2013 – 53 minutes – couleur et N&B)

Synopsis : Dominique a été cheminot dans un atelier de réparation de matériel ferroviaire. Il y a fait du cinéma, grâce à un ciné-club. Bien avant qu’il vienne travailler dans cet atelier, son père en a été licencié pour raisons politiques. La diffusion d’un film soviétique, Un homme véritable, y a été interdite.
En rassemblant les films et les documents retraçant l’histoire de cet atelier, Dominique revisite son histoire et celle de ceux qui y ont travaillé et construit leur vie.
« Ce film est une histoire d’hommes et de femmes porteurs de sens. C’est l’histoire de l’intelligence du monde ouvrier, capable de relever de grands défis sociaux et culturels. »
Dominique Maugars

deshommesveritables

Nous publions le texte d’un entretien qui nous a été confié par Dominique Maugars :

Comment est né ce film ?

Dominique Maugars :

Je conservais pleins de bobines de films tournés par le ciné-club de la CIMT de Saint-Pierre-des-Corps depuis l’après-guerre, que la section CGT avait gardées toutes ces années. Elles sont aujourd’hui regroupées au sein du fonds «Cadoux» de Ciné-Archives à Paris, qui gère le fonds audiovisuel du PCF et du mouvement ouvrier et démocratique.

Je voulais les utiliser dans un film, dont le scénario aurait tourné autour de mon histoire et de celle de mon père. Les ateliers de réparation ferroviaire de Saint-Pierre-des-Corps, c’est une histoire de famille : nous y avons travaillé tous les deux. Sauf que mon père, lui, en avait été renvoyé, pour avoir participé à un mouvement de grève contre la guerre d’Algérie.

En me plongeant dans les procès-verbaux des réunions du Comité d’Établissement, j’ai découvert les conditions de son licenciement, et comment la direction avait, là encore pour des raisons politiques, interdit la projection d’un film au ciné-club de la boîte. C’est ce cheminement qui m’a fait construire mon scénario autour de l’histoire, riche de luttes, de cette entreprise et des hommes qui y ont travaillé. Et tout cela vu au travers du prisme du cinéma, leur cinéma, et le mien.

Des hommes véritables témoigne particulièrement du rôle des activités socioculturelles des Comités d’Entreprise (C.E.) dans la vie ouvrière depuis l’après-guerre. Vous montrez de nombreux extraits de ces films amateurs qui documentent le sujet. Au-delà de leur aspect naïf, que nous disent ces films, à nous, en 2013 ?

Dominique Maugars :

D’une façon très subtile, ce sont des films politiques. Yvan, de Sans Canal Fixe, Julie, de Ciné-Archives, et tous les gens que j’ai rencontrés qui m’ont permis d’identifier des personnes présentes sur ces images, m’ont donné les clés pour les regarder. A un ami, je montre un film des années cinquante sur un cross qui eût lieu près de la porte de l’usine. Et là, il reconnaît son frère.

Il m’explique que c’était une sélection pour le Cross de l’Humanité. Ce film prend alors une autre dimension pour moi, il me parle, il devient une archive. Et à travers une image de jeunes gens qui participent à une course, apparaît en filigrane toute l’organisation de ces activités mises en place par et pour les ouvriers. Cela recouvrait aussi des enjeux syndicaux : Force Ouvrière et les autonomes étaient majoritaires, or ces loisirs étaient dûs pour une grande part à la CGT.

Avec nos yeux actuels, on n’y voit que des activités de C.E. En les replaçant dans le contexte de l’époque, ce qui frappe c’est cette grande force collective : ces gens construisaient leur avenir ensemble. Le sens politique, il est là.
Yvan Petit :

Finalement les films les plus politiques ne sont pas ceux sur des manifestations, des occupations, des affrontements. Je me souviendrai toujours d’une phrase prononcée par Georges, un cheminot de Saint-Pierre-des-Corps. « Tu vois un mec qui fait du ski. Ça paraît banal. Mais quand tu sais qu’il fait du ski parce qu’un C.E. a organisé le voyage et que le gars qui est en train de skier n’avait jamais mis le pied sur un ski auparavant, tu te rends compte qu’une conquête sociale, ça passe aussi par ça ».

invitation Maugars

Dans une séquence, un jeune cheminot fait le parallèle entre cette époque, que toi, Dominique, tu as bien connue, et celle d’aujourd’hui. Le fossé semble immense entre les deux. Vois-tu ton film comme un passage de relais, d’une génération à l’autre ?

Dominique Maugars :

C’est un film résolument tourné vers l’avenir. Je veux être un passeur de mémoire, pour rappeler que le mouvement ouvrier est composé d’hommes et de femmes dont la vie ne se limite pas à boulot-dodo, mais qui réfléchissent, s’organisent, et cherchent à améliorer leur sort. J’ai voulu montrer la réalité de cette solidarité qui existait au sein de l’entreprise, et qui se construisait entre autres par les activités de C.E. Elle nous a permis de relever les défis de la vie.

Aujourd’hui, l’organisation du travail casse le collectif qui était pourtant porteur de sens, et qui permettait aussi de créer le rapport de force avec le patronat. Il est urgent aujourd’hui de se rassembler autour des valeurs de partage. D’ailleurs, mon film n’aurait pu exister sans elles. Sa fabrication est à leur image, avec la contribution de gens d’âges et d’horizons différents : des ouvriers bien sûr, et des gens qui travaillent dans le domaine des archives, dans le cinéma, mais aussi des musiciens qui amènent leur propre regard. Pour moi c’est fondamental, si on ne veut pas régresser, rester entre soi.

Je n’aurais pas pu faire ce film tout seul, sans tous ces gens, et sans Yvan, qui m’a accompagné dans l’écriture, le tournage et a fait le montage. Une structure comme Sans Canal Fixe montre qu’il y a des pistes pour que des gens hors du sérail comme moi aient la possibilité de faire des films et de raconter leur histoire.

Dans une autre séquence, nous assistons à ta découverte, à Ciné-Archives, d’un film réalisé par les cadres en réponse à ceux du ciné-club des salariés. Elle dévoile une dimension surprenante des luttes au sein de l’entreprise…par films interposés !

Dominique Maugars :

Le cinéma a toujours été omniprésent dans l’histoire des ateliers de réparation ferroviaire de Saint-Pierre-des-Corps. Il est vite devenu un enjeu de lutte de classe. Rimailho, leur fondateur et premier patron, avait aussi inventé un appareil photographique, et fait partie du conseil d’administration de Gaumont. Des films sur la simplification du travail et l’exploitation des ouvriers étaient projetés durant la formation des cadres.

Mais ce film sur une de leurs sorties, je l’ai découvert par hasard au milieu d’un paquet d’autres entreposés au local CGT, et quelle surprise quand j’ai vu son contenu : pour contrer l’image que se donnaient les ouvriers à travers leurs films de C.E., le patron de l’époque organise de toute pièce une sortie avec ses cadres et se la fait filmer…

Yvan Petit :

Ce qui frappe dans ce film des cadres, c’est que seuls des hommes y apparaissent. Tout le contraire des films du C.E. de cette époque, dans lesquels on voit des femmes, des hommes, avec les gamins, des familles, qui passent de chouettes moments ensemble.

De l’autre côté, 3 hommes, qui juste avant avaient les cravates remontées jusqu’au cou, dansent tous seuls en faisant croire qu’ils s’amusent pendant 10 secondes, le temps de la durée du plan… Ce plan-là, avec les visages crispés de ces cadres des années cinquante, filmés les uns après les autres, faisant semblant d’être de bonne humeur, vaut tous les plans politiques du monde !

syndicat tours

C’est un film à multiples entrées : film à la première personne, histoire(s) individuelle(s), histoire collective, allers-retours entre passé et présent, utilisation d’archives et de reconstitutions… Comment avez-vous réussi à tirer parti de toutes ces contradictions ?

Yvan Petit :

Pendant la préparation du film, Dominique m’a dit qu’il ne pouvait pas raconter son histoire en ne parlant que de lui. Nous avons donc cherché ensemble quelle allait être sa place dans le film et je pense qu’on l’a trouvée, en faisant de lui ce personnage qui entraîne le spectateur dans son enquête personnelle. Je trouve que c’est profondément sain de dire qu’on fait un film pour soi. Un film à la première personne n’est pas un film pour parler de soi.

C’est un parti-pris qui offre la possibilité de contourner la prétendue objectivité du reportage ou du journalisme. Il y a toujours une subjectivité derrière les images. Il faut assumer de dire je et se mettre en scène, en risque. Une histoire collective, c’est une suite de je… Un jour un de ces je se dit : « moi je m’y colle pour la raconter cette histoire, pour moi, pour les autres… ». Mais pour qu’il y ait du je, il faut que cela passe par le jeu.

Des hommes véritables regorge de spontanéité. C’est un film qui possède une profonde croyance dans le cinéma, il joue avec ses codes. Il est empli de moments où l’on sent le plaisir qui a été pris à le réaliser. Bien sûr, faire un film est toujours long et douloureux, n’empêche qu’au final, c’est un film joyeux, et c’est très important pour le respect du spectateur.

carte de greve

De nos jours, les activités des C.E. jouent-elles toujours un rôle émancipateur auprès des salariés ?

Dominique Maugars :

Elles sont assaillies de toutes parts. C’est de l’argent sur lequel les patrons ne peuvent pas avoir de mainmise. C’est vu comme un privilège par d’autres. Et le monde ouvrier est attaqué aujourd’hui plus durement et plus sournoisement qu’il ne l’était à l’époque.

En 1945, Antoine Voisin (militant communiste, résistant et métallo de Saint-Pierre-des-Corps qui apparaît dans des archives du fonds Cadoux, reprises dans le film de Dominique, ndlr), sort des camps de concentration, reprend le boulot et s’engage à fond dans le ciné-club… A ce moment-là, les C.E. bâtissaient un nouveau monde.

Yvan Petit :

Dans le cadre de ses activités culturelles, le C.E. Cheminots Région SNCF de Tours a apporté son soutien financier au film, pour la mise en place d’un atelier de comédiens ouvert aux cheminots. C’est de là que sont issues les séquences, écrites à partir des procès-verbaux, qui mettent en scène des réunions de C.E. L’ensemble des syndicats du bureau du C.E. a voté pour, ce qui n’était pas gagné d’avance !

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~ par jeanpaulnoret sur 28 juin 2016.

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